Des armes au château
Si d’aventure, vous deviez visiter le château de Virieu ou le redécouvrir, ne soyez pas surpris par la présence, pour le moins insolite, d’une « caisse en bois » trônant sous la voûte conique du donjon, dans le lieu de mémoire consacré à l’histoire de la Résistance locale. Un jour, Madame la Marquise de Virieu nous en a expliqué l’histoire tourmentée, tout en nous présentant l’Abbé René Lorenzi, de la paroisse St Roch de Nice, justement de passage au château… Ecoutons ce dernier …
« J’arrivai au château de Virieu au début d’octobre 1942, à l’âge de 18 ans. La grande cour traversée, puis la porte à clous franchie, ce fut une double surprise : d’une part, dans le cloître, celle des canons éveillant en moi le souvenir de ceux de la place du palais de Monaco, familière à mon enfance et d’autre part, celle d’entendre parler anglais. Il s’agissait de la gouvernante irlandaise, Miss Mary Lavin, qui appelait en anglais Madame de Virieu. Mais, ces petites surprises précédaient de grandes frayeurs à venir: celle, par exemple, d’un retour clandestin au château avec Miss Mary Lavin, fin octobre 1943. Pendant l’attente du train sur le quai de la gare à Lyon, comme une patrouille de soldats allemands s’approchait, elle se mit à crier » Oh ! Sir Lorenzi, I am afraid! I am afraid ! « . J’eus la ressource de ramasser notre stock de quatre valises et de l’entraîner dans le passage souterrain, puis là, de la faire entrer dans les toilettes, en lui recommandant de ne pas sortir, jusqu’à ce que je l’appelle à l’arrivée de notre train.
Mais, si par la suite, je devais beaucoup voyager, pour l’instant c’était l’arrivée au château et la découverte. Découverte d’une demeure extraordinaire, chargée d’histoire pleine de simplicité et de grandeur à la fois, de vérité profonde. Mais surtout, découverte des personnes. Découverte captivante, merveilleuse, qui me marquera pour la vie entière. Beauté des pierres, grandeur des personnes. Jeune réfugié de Menton, j’avais déjà dans le Var participé à des activités de la Résistance et ayant sollicité un poste de précepteur au château de Virieu, j’avais été averti qu’il s’agissait d’un centre de résistance.
Mais, si on me posa d’emblée beaucoup de questions, particulièrement sur ma famille, mon nom à consonance italienne n’étant pas sans inquiéter, je constatai vite la réserve qui était de mise à l’époque sur les questions importantes. La prudence limitera toujours les confidences et les renseignements à l’essentiel, au minimum nécessaire, c’était là, la loi. Je dois dire immédiatement, qu’il n’y eut vite plus beaucoup de secrets pour moi. Si le Marquis et la Marquise de Virieu m’en firent partager beaucoup, dans la mesure où cela était nécessaire, précisément à la vie et au travail de résistance, Miss Mary Lavin me prit assez vite comme confident, et m’apprenait tout ce que elle-même pouvait savoir, deviner ou découvrir, c’est-à-dire beaucoup de choses. Un jour, au même moment où l’on me présentait « Monsieur Olivier et Madame », Miss Mary Lavin, qui avait été appelée à ranger son linge et qui avait été intriguée par la couronne surmontant les initiales brodées » W.O « , avait deviné qu’il s’agissait de Monsieur Wladimir d’Ormesson, l’Ambassadeur de France auprès du Saint Siège au Vatican, recherché par la police de Vichy et réfugié au château.
Mais, il ne faudrait pas que je manque de dire que, lors de mon arrivée au château et de mon accueil par Monsieur le Marquis dans la grande salle, je fus fort impressionné devant le grand meuble de sacristie sculpté par Stéphanie de Virieu, qui s’y dressait à l’époque entre les bustes de Lamartine et du Marquis de Saint André. Pourtant, il y eut une conclusion cocasse à ce premier et long échange : « Je respire ! », me dit Monsieur de Virieu…, « J’appréhendais que vous eussiez l’accent du midi, les enfants ont déjà pris des intonations dauphinoises, il n’eut plus manqué qu’une pointe d’ail ! »
Le lendemain et les jours suivants, le Marquis et la Marquise de Virieu me firent faire une grande visite du pays, après celle du château. Au château de Virieu, s’abritent et s’abriteront, des personnes, dont beaucoup clandestines, ayant dû fuir la zone occupée, ou recherchées par les Allemands, ou refusant le départ au » Service du Travail Obligatoire », (S.T.O.) ou encore recherchant un passage dans la clandestinité. il y aura également des Juifs envoyés par un réseau de Saint Etienne et par les Sœurs de Notre Dame de Sion de Grenoble. Il y eut souvent des cadres de la Résistance, des agents de liaison, une liste innombrable de personnes.
Il y avait aussi les Armes.!!!! Ce dépôt de l’armée avait été accepté par Madame de Virieu en octobre 1940, alors que son mari était prisonnier en Allemagne. Quarante tonnes d’armes et de munitions furent apportées secrètement en janvier 1941. Lorsque les Allemands franchirent la ligne de démarcation, le 11 novembre 1942, l’Etat major de l’armée française, qui allait être dissoute, prescrit de livrer les armes détenues. Le colonel de Virieu refusa obstinément, disant que, plutôt les mettre dès le lendemain au fond du lac de Paladru voisin. En fait, elles furent soigneusement camouflées au château: les armes, dans les réserves à grains du château, les munitions dans des tranchées creusées au long des murs de la grande terrasse ; les caisses, enlevées pour réduire le volume, étaient brûlées au fur et à mesure dans la cheminée de la grande salle. Nous étions heureusement aux alentours du 13 novembre 1943 et la fumée n’avait rien d’anormal, même en pleine nuit.
Or, voilà comment j’ai sauvé une de ces caisses !!! Après avoir gratté les inscriptions militaires, je l’ai descendue chez Monsieur Frehner, le charpentier le priant en échange d’une bonne ration de tabac, de me peindre « cette vieille caisse trouvée au château, dont je voulais me servir pour envoyer du blé, des œufs et du fromage à ma famille dans le midi… ». Je l’apportai moi-même, pleine, après de multiples transbordements et quelques contrôles en descendant pour trois jours, à Noël, à Carqueiranne dans le Var chez mes parents. Elle retournera à Virieu, quarante-cinq ans plus tard, lavée, dépouillée de sa peinture à l’eau mauve, car je l’avais toujours conservée.
Déjà, j’avais rapporté au château un des revolvers venant de ce dépôt : Monsieur de Virieu en avait donné un à chaque participant du camouflage. Celui-ci dura plusieurs nuits, j’y participais, ainsi qu’une équipe de jeunes volontaires amenés de l’école des Chantiers de Jeunesse de Collonges-au-Mont-d’Or. Il fallait charger les caisses sur l’épaule dans la cave, les sortir par la porte basse de derrière allant aux terrasses, puis enlever la boite métallique contenant les munitions, apporter celle-ci à la tranchée creusée sur la grande terrasse ; Il fallait ensuite rapporter la caisse en bois à la grande cheminée pour la brûler. Puis récupérer les ferrures dans la cendre, pour les enterrer aussi. Semer du mais sur la terre remuée…. Aller cacher les armes dans les réserves à grains, « dites oubliettes », et brûler aussi leurs caisses. Il fallait refermer le tout, au-dessus d’une isolation de caoutchouc et de tapis de salle de bain, afin que le plancher reconstitué ne résonne pas creux. Il y avait pourtant un moment délicieux dans ce travail : vers minuit, Miss Mary Lavin nous conviait dans la cuisine du bas pour un casse-croûte substantiel, avec un inoubliable saucisson de Lyon, obtenu de je ne sais où et des bouteilles d’un fort bon Bordeaux, qui avait dû précéder les armes dans la cave et voisiner longtemps avec elles.
Mais, il y eut aussi des moments durs, des alertes, entre autre une fusée éclairante dans le ravin voisin en pleine opération nocturne : nul n’en n’a jamais connu l’origine. Mais, Monsieur Wladimir d’Ormesson, qui veillait à la fenêtre de sa chambre, à cause de cet éclair décida le matin même de quitter Virieu. Madame d’Ormesson prit le train à Virieu. Lui, que j’accompagnai en portant sa grande valise à travers champs et sentiers, alla prendre le car dans le village du Pin.
Puis, je suivis la famille de Virieu à Chichilianne, où elle s’était réfugiée sous le nom de camouflage de « Vineu », après une trentaine de jours passés dans l’Ain dans des fermes appartenant à la famille. Pour ma part, j’étais « basé » à l’hôtel de la Basilique dans le village d’Ars – lieu de pèlerinage, près de Trévoux, tandis que Monsieur de Virieu était « descendu » sous le nom de « Lejeune, publiciste » à hôtel de la croisée des chemins à l’entrée d’Ars, face à la statue de St-Jean-Marie Vianney, le curé d’Ars, béatifié. Je revins au château en janvier 1944, armé de « Colette », c’était le nom donné à la longue clef du château, que, vu sa taille, je pouvais seulement porter plantée dans la ceinture, sur l’arrière, comme une arme. J’arrivai à Virieu le soir au train de nuit et je me rendis dans la famille Pinaud pour la nuit. Mais, au matin, tôt la sonnette retentit : une religieuse de l’hospice Sainte Madeleine des Sœurs Franciscaines demandait à Madame Pinaud, si elle ne savait pas où je pouvais bien être. Elle ajouta, que j’étais en danger, car de passage dans une famille pour faire une piqûre, quelqu’un était arrivé disant : « L’instituteur du château est dans le village, les Allemands le recherchent »… Je partis immédiatement avec la bicyclette d’Antoine de Virieu, restée chez les Pinaud.
Je ne revins à Virieu que la veille du jour, où un résistant devait venir de Moirans chercher les revolvers pour le maquis. Je demandai, alors, pour aller plus vite à Jean Pinaud de venir m’aider… Et, ensemble, nous avons trafiqué toute la nuit pour ouvrir les parquets et sortir les revolvers, que nous avons mis dans des sacs à pommes de terre. Au petit matin, je fis le tour des familles de fermiers voisins, pour leur dire que j’étais venu chercher la réserve de pommes de terre pour nous nourrir à Briançon… Je dus ensuite prolonger mon séjour pour remettre les lieux en état, n’y réussissant guère… Refaire des parquets n’est pas facile, je me décidai à faire appel à Monsieur Fréhner, le charpentier, lui disant que j’étais venu chercher des manteaux de ces Dames, qui avaient froid dans les montagnes de Briançon. Véritable artiste, il eut tôt fait de réparer les cachettes et j’eus tôt fait aussi de disparaître de Virieu.
Plusieurs souvenirs de Virieu tournent autour de la bibliothèque. C’est là, par exemple, que Madame d’Ormesson m’annonça le sabordage de la flotte de Toulon. Mon frère était gabier à bord du Strasbourg. Je courus au téléphone, j’obtins la poste de Carqueiranne, dont la postière, que je connaissais bien, courut chercher mes parents,… Mon père, au bout du fil, me dit qu’après des heures passées aux portes de l’arsenal en présentant la photographie de mon frère, un soldat allemand, lui avait dit qu’il était en vie. En fait, mon père avait attendu, en vain, et demeurait inquiet, mais il avait voulu me rassurer.
L’écoute du poste ! La recherche de « Radio-Londres » demeurait une préoccupation quotidienne, et elle devint de plus en plus permanente pour la réalisation par le Marquis de Virieu des bulletins du « Radio Journal Libre ». Informations réunies et commentées, destinées aux maquis, qui étaient sans nouvelles, mais aussi à des centres culturels et comme contre- propagande. Il fallait même se relayer autour du petit poste, pour glaner le plus possible de nouveaux messages de Londres, de Suisse et d’ailleurs. Il fallait aussi acheminer ces messages à l’imprimerie secrète de Grenoble, d’abord située sur la place aux Herbes. J’ai accompli quelques fois cette liaison : pour celle-là, ou d’autres opérations, les documents étaient, parfois enveloppés et plongés dans la pâte d’un « cake » ensuite cuit au four, ou encore cachés soigneusement d’autres manières. D’autres agents de liaisons venaient aussi chercher les précieux papiers.
Mais, je les avais tout simplement dans ma poche, quand je fus pris par la Gestapo, la nuit du 9 au 10 novembre 1943, à l’hôtel des Allobroges à Grenoble, venant d’Ars pour ensuite joindre Chichilianne et y préparer notre lieu de repli. Je subissais un passage à tabac, mais, malgré cela, rien ne fut trouvé de suspect sur les divers documents ou signes que je portais et qui auraient pu, à coup sûr, compromettre toute la famille de Virieu et plusieurs filières de notre réseau.
Il y eut ensuite le temps de la bataille du Vercors, sans nourriture, à même la terre le plus souvent : cette chère terre du Vercors, qui nous restait libre et que nous défendions de nos vies… Ce qui comptait dans le fond de nos jeunes êtres, c’était la Résistance Spirituelle. Je l’avais ressenti chez le Marquis et la Marquise de Virieu. C’était aussi mon aspiration profonde, en réaction de jeune face au nazisme, au fascisme, à la guerre, à l’annexion italienne de Menton. Je la traduisis, au moment où, agent de liaison et téléphoniste à « Pré-Grandu », à quelques kilomètres à vol d’oiseau de Vassieux – cruellement célèbre par le massacre de juillet 1944 -, jugeant que tout était perdu militairement et humainement, j’écrivis un mot d’adieu à mes Parents et à ma Famille et le confiai à un creux du rocher, où était posté le téléphone de campagne, et « aux bons soins de Blanche-Neige » (surnom du Colonel de Virieu dans le langage du « Vercors »). J’y joignis deux citations de l’Evangile présentes à mon esprit : « Ne craignez-pas ceux qui peuvent tuer vos corps, ils ne peuvent rien sur vos âmes » et « La vérité vous rendra libres ».
©Texte extrait de l’ouvrage « Nos maisons racontent » avec l’aimable autorisation de l’auteur.