Henri Michallet

Henri Michallet

Une petite ferme surplombait Virieu, un peu en retrait du hameau de Planchartier : trois vaches, un âne, quelques volailles et des lapins. Le chef de famille était employé communal dans le village. Il faisait valoir avec son épouse quelques lopins de terre, en vue de nourrir la petite famille composée de leurs enfants d’Henri et de Victor. Ce n’était certes pas l’opulence, mais une forme de bonheur régnait dans cette demeure. Rien alors ne semblait pouvoir troubler cette sérénité pastorale.

Henri naquit en 1920 à Virieu. Il avait donc juste 20 ans, en 1940, lors de seconde Guerre mondiale. Cette année là, fêter ses 20 ans pouvait aussi signifier être appelé et enrôlé de force par l’occupant allemand pour le S.T.O. (Service du travail obligatoire) et envoyé en Allemagne. Certains jeunes ont eu l’opportunité de se soustraite à ces réquisitions : soit en bénéficiant de complicité avec l’appareil administratif de l’Etat français, soit en trouvant refuge dans des fermes amies, qui acceptaient, d’ailleurs avec grands risques, de les cacher. Or, tous n’eurent pas cette chance là … !

Henri, lui, quitte malheureusement son foyer de Planchartier, pour aller travailler de force à Breslau, une petite ville industrielle allemande. A noter qu’à partir du 2 août 1945, date à laquelle la frontière se verra redéfinie par les Alliés, la ville deviendra polonaise et s’appellera   Wroclaw. Mais, Henri ne reviendra jamais à Virieu … (tout comme son copain d’école Maurice Sicaud, lui aussi mort au S.T.O.). Ses vieux parents apprirent beaucoup plus tard la mort de leur fils, et ne s’en remirent jamais. Ce n’est en effet qu’en juin 1945, que la famille retrouvera un certain courrier écrit par la plume d’un compagnon d’infortune.

Extrait du courrier envoyé le 4 juin 1945 de Slavonta en Russie :

« Le 14 février 1945, Breslau est complètement encerclée. Immédiatement la ville change d’aspect. Tous les étrangers sont mis à la disposition de la défense de Breslau. Les Russes se rapprochent et, à la suite des bombardements, ils pénétrèrent dans la ville. Alors, sous la menace des fusils allemands, nous devons amonceler barricades sur barricades pour enrayer l’avance. Le 25 février l’un d’entre nous est tué, le 3 mars l’artillerie russe pilonne, nous ne sommes pas évacués. A 9 heures du matin, les canons russes pilonnent à nouveau, mais un tir trop court atteint le camp et 26 Français restent sous les décombres, dont notre ami Henri Michallet. Six rescapés blessés sont placés en convalescence. Trois jours après, une bombe tombera sur leur baraque, deux seront touchés mortellement. »

« Henri, tu travaillais à l’atelier numéro n°1, comme moi, toujours de nuit. Durant ces nuits, nous avons parlé longuement de la vie, fait des projets pour le moment présents et pour l’avenir, de la famille, du couple, des enfants, de l’éducation, de cette vie que tu n’as plus et que tu aurais voulue belle. Tu m’avais parlé de cette amie, Henriette Chassignieu, qui habite la ruelle de la halle à Virieu, à qui tu avais déclaré ta certitude d’amour dans cette lettre qui n’est jamais partie… Peut-être de ne pas savoir que tu l’avais choisie lui permettra de moins souffrir. … ».

Il neige à gros flocons, Il fait froid, les travailleurs français grelottent et la peur les étreint. Ils doivent être là à travailler jusqu’à six heures du matin. Les Russes s’étendent encore, aux barricades nous comptons de nouveaux blessés. Les bombardements font des dégâts le 9 et le 13 mars deux d’entre nous sont tués. Le 25, les Russes attaquent de grand matin, l’artillerie fait rage, les obus pleuvent sur le centre de la ville. Maintenant les Russes ne ménagent plus Breslau, c’est l’artillerie à foison et des bombardements vont croissant. Le samedi saint, le dimanche et lundi de Pâques, c’est l’apogée, 4 puis 5, puis 600 appareils arrivent des quatre points cardinaux et se croisent sur la ville. Un enfer épouvantable, un tremblement infernal, des gerbes de feu. Pendant une semaine, Breslau brûle. Le 6 mai nous vîmes entrer nos libérateurs. C’était enfin le soulagement du moins nous le croyions : celui-ci fut encore bien plus complet que nous l’avions pensé puisque les Russes nous soulagèrent même de nos vêtements.

Après l’enfer ce fût l’orgie et ce fut bien pressés et horrifiés, que nous quittâmes Breslau, après avoir subit 81 jours d’encerclement. Nous rassemblons tous les survivants et le 10 mai nous quittons Breslau, après avoir monté une dernière fois les couleurs au-dessus des tombes de nos copains, qui gisent là dans cette terre maudite. Ils furent bien vengés, car nous avons vu la ville livrée aux Russes. Nous ne sommes pas assez méchants, nous Français, et ce spectacle nous a fait horreur. Il vaut mieux que ce soit eux qui aient accompli cette vengeance, car nous en aurions été incapables ».

©Texte extrait de l’ouvrage « Nos maisons racontent » avec l’aimable autorisation de l’auteur.