La gare
Épopée de l’express 1823
Elle est petite mais charmante, treillissée de rosiers verts sur fond blanc, avec des zinnias jusqu’à mi-jambes. En 1952 au concours des gares fleuries, elle a obtenu le premier prix. Le diplôme figure au-dessus du képi trois étoiles de M. Opinel, le chef de station. Elle se trouve à 72 km de Lyon, 52 de Grenoble. Lui, tète noire et fumante, corps long, vif et bien compartimenté, quitte chaque jour Paris à 13 heures, pour atteindre Grenoble dans le temps record de 6 h 16 mn. Depuis 8 ans, elle attend qu’il s’arrête. Il passe sans la regarder. Elle meurt. Les 845 habitants du village sont décidés à tout pour la sauver. Elle, s’appelle Virieu sur Bourbre. Lui, l’express 1823……
C’est ainsi que débute l’article rédactionnel, rédigé par l’envoyée spéciale et romancière Danielle HUNEBELLE, dans le quotidien national « l’Express » en date du 13 octobre 1955. Mais qu’est ce qui avait bien pu motiver le déplacement à Virieu d’une journaliste parisienne ? Poursuivons la lecture de son reportage digne du roman « Clochemerle » de Gabriel Chevallier.
……L’opération dure depuis le 2 octobre, changement d’horaire de la S.N.C.F. Elle se poursuit sur trois fronts :
Front des usines : « Mention, très urgent. Prenez tous ce soir l’express 1823. Signé le maire de Virieu sur Bourbre. ». A la Tour-du- Pin, dans les ateliers de chaussures, Guillaud, le mari de l’institutrice échange un joyeux coup d’œil avec Drevet le maçon. Le même mystérieux télégramme vient d’arriver à Bourgoin, dans l’usine de métiers à tisser, où « Jo » l’ajusteur frotte ses lunettes avec satisfaction. Front du commando : Virieu-sur-Bourbre. Devant l’église. Des forains font sécher leurs toiles. Cravate au vent le docteur Fabre, conseiller général, donne le signal du départ. Il y a là toute une théorie de véhicules : depuis la traction du docteur Bichet et la 2 C.V du banquier Rabatel, jusqu’à la fourgonnette de M. Tripier plàtrier, la jeep de M. Tripier, coquetier, sans oublier la « familiale » de M. Genin, boucher, ni, le camion à bestiaux de M. Guillaud, autre boucher. On se pousse, on se tasse, il faut tenir les soixante. Le convoi fonce entre un bois de charme et la futaie. Direction : St André le-Gaz, 9 km. Mais déjà, vers la gare de Virieu même, se regroupent les éléments du front n° 3 : Déjà Vagnon le tambourinaire hèle le maire d’une voix hésitante. Déjà Mme Trouilloud, P.T.T, sourit à Sœur Constance, franciscaine en robe « moutarde », tandis que Badin le facteur coule un regard complice vers Mme Reynaud, des assurances. Coude à coude, la marquise Marie-Françoise de Virieu, Séraphin Vittoz, le garagiste, béret et cotte bleue, clé anglaise à la main qu’il fait tournoyer comme une crécelle, M. Campagne, l’instituteur, l’archiprêtre David barrette noire, coton dans les oreilles, qui cultive des œillets d’Inde géants pour éloigner les moustiques, répondent à l’appel. Comme disait ce matin M. Opinel en levant son képi : « La solidarité à Virieu, moi je tire mon chapeau ! »
Le commando met pied à terre devant la gare. Débordé, manquant de tickets, le contrôleur établit en hâte un collectif. Attention ! Le 1823 entre en gare de St André le Gaz. Drevet est là, à la portière, et Guillaud et « Jo », et tous les autres de l’usine. Huit minutes jusqu’à Virieu…Virieu ! Soixante sonnettes tirées de main de maître, font mugir le crépuscule, tandis que le train stoppe. L’alarme est saluée par un tonnerre d’acclamations. Les gendarmes repoussent la foule de plus de 600 personnes qui forcent le barrage, agitent les bras, sautent sur le ballast. Le commando est porté en triomphe. Eclairs de magnésium. Béret à la main, la foule immobile entonne la « Marseillaise ». Mes amis, nous avons fait un excellent voyage, s’écrie le conseiller général, grimpé dans l’ombre sur une table au milieu de la place. 1° Virieu assure les communications d’une dizaine de communes, soit 4 000 habitants. 2° Virieu n’est desservie par aucune ligne de car. 3° En direction de Grenoble, il ne s’arrête aucun train à Virieu entre 14 h 55 et 21 h 50. Or, une vingtaine d’ouvriers de Virieu et de ses environs travaillent en usine. Levés à 5 heures pour attraper le train de 6 h 22, à quelle heure rentrent’-ils chez eux ? Par le train le 1825 qui s’arrête à 21 h 50. Et se couchent-ils ? Pas avant minuit. Passe encore l’été, mais l’hiver ? Virieu est au centre des terres froides, on y enfonce dans un mètre de neige. Et la population scolaire ? Les externes des collèges alentour, les internes des établissements de Voiron, Grenoble, Lyon ? Privés d’un horaire convenable, il leur faut renoncer aux congés en famille, sauf à posséder des automobiles. Et les visites à l’hôpital qui ferme à 15 heures ? Faut-il déambuler jusqu’à 22 heures dans les rues ? Et les répétitions de la clique, les réunions des jeunes à la mairie, à l’église ? (Bravos et tonnerre d’applaudissements). Et la journaliste de conclure son article par cette phrase : les Viriaquois (de vir, mot latin qui signifie homme de cœur, courageux), font la preuve que si Virieu agonise, ses habitants ont du souffle…
Le temps s’est écoulé …. En mars 1954, la direction de la S.N.C.F informe le maire de Virieu de la suppression du trafic marchandise en gare de Virieu. Quelques années plus tard il en sera de même pour le poste de chef de gare, qui sera un temps remplacé par une permanence qui sera à son tour supprimé en 1988. La petite gare, a vu son dernier chef de gare fermer à tout jamais ses portes, et, depuis, un triste panonceau « A vendre » remplace les rosiers, qui jadis grimpaient contre sa façade. La cabine publique de téléphone, face à la gare à été supprimée courant de l’année 2000 et le café de la gare et son « clos » de boules, a lui aussi disparu ; les nouvelles générations n’entendront plus la clochette agitée par le patron hilare, annonçant la « Fanny » pour une équipe perdante et déshonorée. La gare vendue, est désormais devenue le domicile d’une famille.
© Texte extrait de l’ouvrage « Virieu en Dauphiné, Pays d’ombres et de lumière » avec l’aimable autorisation de l’auteur.