L'agneau et l'enfant

L’agneau et l’enfant

Pendant la seconde Guerre mondiale, la France occupée par l’Allemagne, subit de 1940 à 1944 un pillage systématique de l’ensemble de ses ressources. Durant cette période de restrictions et de disettes, l’Etat français instaura le rationnement de toutes les matières.

Les fermiers, agriculteurs, éleveurs, et producteurs de produits alimentaires sont tenus de déclarer leurs productions aux services du ravitaillement général. Ces derniers imposaient ensuite la remise d’un pourcentage de leurs produits. Pour le village de Virieu, et ceux du canton éponyme, un collecteur est désigné : il s’agissait de Maurice Tripier, « coquetier » (beurre, œufs, volailles, lapins, cabris). C’était le plus grand coquetier du département de l’Isère, sa cave de conservation d’œufs pouvait en contenir plus de 500 000. Au plus fort des réquisitions, il arrivait à la maison Tripier de recevoir jusqu’à 400 cabris par semaine, en vue d’être tués, préparés, et livrés à Grenoble.

Un jour, un fermier du village voisin, n’ayant pas pu fournir le nombre de cabris exigé au titre des réquisitions, et excédé par ces prélèvements, déposa chez Maurice Tripier un agneau de six semaines, au lieu d’un cabri. Comprenant le désarroi du fermier, le collecteur déclara l’agneau bon pour le service, même s’il dérogeait à la règle. C’est au plus jeune des ses enfants que revînt le privilège, le grand bonheur de s’occuper de l’agneau en le nourrissant au biberon. Ainsi, chaque jour, avant de partir à l’école et dès son retour, l’enfant accordait toute son affection à « Guignolet », comme il l’avait dénommé. Ils étaient inséparables et, dans le quartier de la halle, on ne les voyait désormais plus l’un sans l’autre.

L’animal grandissait rapidement. Une fois sevré, celui-ci dut être mis à pâturer dans les champs de Jean Colomb, aubergiste et hôtelier du village. En effet celui-ci possédait un petit troupeau d’une dizaine de moutons qu’il conduisait brouter dans le pré de la vieille chapelle en ruine surplombant le village. Au passage du cheptel devant la maison de l’enfant, « Guignolet », chaque matin, se mêlait à ses semblables. Le soir venu, au retour des animaux, il retrouvait le gamin en bêlant affectueusement. Chaque jour était égayé par cette grande complicité … ! A ce rythme, Guignolet, devînt rapidement un beau et dodu bélier, et en cette période de disette, ce qui devait arriver arriva : il fut décidé en haut-lieu : de sacrifier la bête, en se gardant bien de révéler à l’enfant le sort funeste qui allait être réservé à son protégé.

Mais, celui-ci, méfiant découvrit dans la cuisine familiale de la viande en préparation … Immédiatement il interpella ses parents : Vous avez tué Guignolet … !  Mais non, on n’a pas tué ton mouton, comme il est devenu grand il reste maintenant avec le troupeau ! L’enfant, pris d’un affreux pressentiment, monta quatre à quatre au grenier, lieu où les peaux de lapins et de moutons étaient mises à sécher en vue du passage du « pattier ». Ce dernier les collectait pour en faire réaliser de la fourrure. Il revint vers ses parents en pleurs : Vous avez tué Guignolet ! Répétât-il … L’enfant avait reconnu la dépouille de son ami le mouton parmi les peaux suspendues ! Car un jour le mouton s’était accroché à des fils de fer barbelés et, en avait gardé une cicatrice ; ceci permis au gamin de reconnaître son Guignolet.

C’est ainsi que le bambin de huit ans, inconsolable, découvrit, que les adultes et même les parents peuvent parfois mentir aux enfants … Soixante dix années plus tard, c’est avec beaucoup d’émotion qu’il conte parfois cette histoire à ses petits-enfants.

 

© Texte extrait de l’ouvrage « Nos maisons racontent » avec l’aimable autorisation de l’auteur.