Le Breton

La maisonnette du Breton

Au cœur du bourg de Virieu, dans les années 1950, un personnage atypique impressionnait les gamins que nous étions par ses gesticulations et braillements, qui nous amusaient mais nous effrayaient tout à la fois. Certain dimanche ou jour de fêtes, ayant forcé sur le « gwin ruz », sa casquette de marin pêcheur de travers, planté au milieu d’un carrefour, il faisait tournoyer sa canne et s’activait par de grands gestes. A sa façon, il réglait la circulation au grand dam des automobiliste, mi-amusés, mi-énervés. S’en suivait une ubuesque pagaille, ponctuée d’un concert de klaxons et de noms d’oiseaux.

Cet homme, c’était « Yves », le bien-nommé, ancien marin pécheur breton venu avec sa vielle mère habiter au village dans une maisonnette à la sortie du bourg. Je n’ai jamais su comment ils étaient arrivés en Dauphiné, si loin de leur Bretagne natale. Nous ne connaissions rien de lui et au village nous l’appelions simplement « le Breton ». Son pays nous était inconnu et lointain, nous l’imaginions peuplé de marins et pécheurs jouant du bignou, vêtus de cirés jaunes et coiffés de chapeaux ronds.

Est-ce la nostalgie de son pays Bigouden qui lui occasionnait ses excès de boisson ? Comment pouvait-il se complaire dans notre village, lui qui avait sillonné l’océan atlantique jusqu’à Terre-Neuve pour y pêcher la morue ? « Marin un jour, marin toujours ». Son mal du pays, il l’exorcisait aussi en sculptant dans des branches des coques de voiliers, comme des ex-voto, qu’il fixait sur des piquets de bois plantés dans son jardin.

Un jour, rongé par sa nostalgie bretonne, il regagna le pays Bigouden avec sa vielle mère. Alors, aux abords de la maisonnette abandonnée, l’on pouvait encore voir les bateaux de Yves le Breton, semblant voguer sur un flot d’herbes sauvages qui avaient envahi le jardin en friches. Certains enfants, dont moi-même, récupérions parfois un de ces vaisseaux oubliés, pour les faire naviguer sur le lavoir de l’ancienne halle du bourg. Le temps passant, la flottille de précieux voiliers s’étiola pour ne former bientôt plus qu’un triste cimetière de vieux rafiots….   Kenavo ! Yves le Breton !

  

© Texte extrait de l’ouvrage « Nos maisons racontent » avec l’aimable autorisation de l’auteur.