Le cochon Carlos
Le cochon « Carlos »
Dans les villages, durant les années 70, de nombreuses soirées d’hiver rassemblaient des joueurs de cartes, principalement pour des parties de belotes, dans les cafés, salles des fêtes ou autres. Pour leur financement, des associations organisaient des concours, à l’occasion desquels des lots étaient remis aux équipes gagnantes.
Mon plus jeune frère était assez doué à la belote et faisait régulièrement des concours avec des copains de son âge. Un jour, tard dans la nuit, nous fûmes réveillés par notre frère qui revenait d’une de ces soirées. Fièrement, il tenait dans ses bras le gros lot, qu’il venait de remporter : un porcelet, qui se blottissait dans ses bras. Réveillée, notre mère mit l’animal dans un carton près du poêle, se proposant de le ramener le lendemain chez le fermier, auprès duquel il avait été acheté. Ainsi fut fait. Le lendemain, notre mère, accompagnée de notre frère et du petit cochon, s’entendit répondre par l’éleveur, qu’il ne pouvait pas reprendre l’animal, car la truie ne le reconnaîtrait plus et refuserait de le nourrir. Le cochon revint donc à la maison familiale et, après de longs palabres, il fut décidé de le garder.
Notre père avait arrêté son activité de boulanger quelques années plus tôt, la bâtisse était une boulangerie-auberge-café, qui, comme beaucoup de maisons du village, possédait une écurie pour un cheval et quelques vaches, un petit clapier et une « cabane à cochons ». Bien sûr, la présence du dernier animal à la boulangerie Fournier remontait à plus de cinquante années ! La cabane retrouva alors son usage initial et « Carlos », nom qui venait de lui être attribué, se trouva adopté par la famille et par les voisins du quartier de la halle, qui se mirent à lui apporter leurs déchets alimentaires, épluchures, croûtons de pains etc.…
Carlos se plut dans la famille ; il manifestait sa présence en se tenant sur les pattes de devant, juché sur le portillon de la « soue » et donnait de la voix, pour réclamer des caresses ou de la nourriture. Régulièrement, notre père lui ouvrait la porte, afin qu’il puisse se « dégourdir les jambes » : Carlos, s’élançait alors dans la petite cour de la maison. C’était un moment de grande joie pour l’animal, ainsi que pour toute la famille ; notre père frottait le dos de Carlos avec un balai-brosse, qui montrait aussitôt sa gratitude en se trémoussant les quatre pattes en l’air. Au début, tout alla bien, mais très rapidement Carlos prit du poids et ses sorties journalières agacèrent de plus en plus notre mère, qui voyait notre cochon bousculer les pots de fleurs et piétiner les massifs, objets de toute son attention. Il profita tellement, qu’il pesait plus de 130 Kg, l’hiver venu : or, dans notre région, chacun sait que cette saison est dangereuse pour les cochons : la période, où l’on tue le « Cayon ». Il fallait se résoudre, car Carlos devenait vraiment trop gros. A contrecœur, il fut décidé de faire appel à un charcutier ambulant pour le sacrifier. Épisode douloureux, que certains de mes frères et sœurs ne souhaitèrent pas vivre, tant l’animal avait gagné la sympathie de tous.
Le jour de la mise à mort de Carlos, l’ambiance fut lugubre. Le charcutier, homme endurci par des années de pratique de cet exercice macabre, fut sans doute le seul à ne pas verser une larme Si, nous, les enfants avions été écoutés, cet animal de compagnie n’aurait certainement pas fini dans le saloir ou pendu sous forme de saucissons dans la cave de l’ancienne boulangerie. Ce fut une triste journée pour les habitants du quartier, même s’ii apprécièrent de recevoir la traditionnelle distribution de « fricassée » de feu Carlos, selon une coutume bien établie en Dauphiné.
L’on ne le sait pas toujours, mais le cochon est un animal très intelligent et affectueux qui s’apprivoise très bien. Il m’a été donné d’observer dans une ferme d’un hameau de Virieu, un sanglier, qui avait été trouvé alors tout jeune marcassin et qui avait été élevé au contact des hommes. Celui-ci répondait à l’appel de son nom et venait lorsque l’on le sifflait. Il s’amusait avec chacun comme un jeune chien.
© Texte extrait de l’ouvrage « Nos maisons racontent » avec l’aimable autorisation de l’auteur.