Le miel de la Bourbre
De la vallée de la Bourbre à celle de la Durance
Jean Manon, charron à Virieu, né en 1846, ne se doutait sûrement pas que son prénom, serait porté par un membre de chacune des générations qui lui succèdera. Pas plus, qu’il ne pouvait imaginer que son patronyme serait désormais associé à une grande saga familiale.
Son fils, Jean né à Virieu, rue du Champ de Mars, tout en travaillant pour une compagnie d’assurances, se voua à une passion nouvelle qui bien vite allait l’accaparer, et devenir le début d’une aventure intergénérationnelle En effet, à l’âge de 15 ans, il mit son premier essaim dans une ruche en paille. Ceci, comme il le dira plus tard à sa famille, uniquement pour pouvoir profiter du miel à sa guise, par gourmandise. Il fabriqua ensuite sa première ruche en bois, en suivant les plans sur des ouvrages d’apiculture. Il continua alors dans la voie d’apiculteur, et possèdera jusqu’à plus de 500 ruches, certaines dans la vallée de la Bourbre, d’autres en Ardèche. Il sera l’un des plus grands apiculteurs de l’Isère et l’un des premiers à se spécialiser dans l’élevage des reines. Ses reines, étaient commandées pour des essaims ou des colonies orphelines. Elles étaient expédiées par la poste, dans des petites boîtes en bois grillagées sur une face, en compagnie d’abeilles ouvrières, qui maintenaient autour d’elles la chaleur et les nourrissaient.
Ses trois fils, Edmond, Jean et René travaillèrent d’abord avec leur père, avant de suivre chacun un parcours sensiblement semblable. Edmond, émigrera dans le sud de la France, afin d’y exercer le métier d’assureur, à l’instar de son père. Entre-temps Il éditera en 1953, un manuel pratique à l’usage de l’apiculteur amateur « soigner ma ruche ». Jean, comme, les abeilles quittent la ruche mère pour essaimer, ira s’établir à Panissage Il y fera construire un atelier, tout près de la gare ferroviaire d’où il pourra expédier sa production. Au sein de cet atelier, il fabriquera et commercialisera des ruches, matériel et accessoires pour les apiculteurs. Plusieurs ouvriers, œuvraient pour confectionner ces ruches, dont les modèles originaux et d’avant-garde avaient été inventés par Jean Manon. D’autres produits étaient également commercialisés, tels que la cire gaufrée en alvéoles, la cire encaustique d’abeilles, la gelée royale, le pollen, la cire d’abeille et bien sûr du miel. Les produits Manon étaient réputés, les ventes se faisaient sur toute la France, le Liban comptait parmi les clients fidèles.
Plus tard, Jean, fera construire, une bâtisse destinée à recevoir les ruches. Cette construction maçonnée, d’une surface au sol de 30 m² environ, est comme une grande ruche abritant 51 ruches. La façade de couleur blanche, est barrée de haut en bas de deux bandes de couleur grenat permettant aux abeilles de retrouver plus facilement leurs ruches respectives. René qui travaillait avec son père, avait lui aussi ses propres ruches, ensemble ils en possédaient environ sept cents. Il effectuait la transhumance d’une partie de celles-ci, en les déplaçant en fonction des floraisons. D’abord pour le miel de printemps, en migrant dans le département de l’Ain et de la Drôme, réputés pour la qualité des fleurs d’acacia, ensuite pour le colza, riche en pollen permettant aux abeilles de se fortifier pour supporter un nouveau déplacement vers la Provence. Les champs de lavande donnaient un miel très recherché. Plus tard la transhumance repartait vers les régions de montagnes où une floraison plus tardive assurait une nouvelle récolte de miel. Mais ces opérations de transport, délicates pour les abeilles et difficiles pour les apiculteurs, devaient se faire de nuit et nécessitaient de nombreux voyages allers-retours.
C’est en effectuant une de ces transhumances depuis Virieu dans une propriété de Biol, – originaire de Grenoble – qu’il fera la connaissance de Henriette Michallon, et qu’il l’épousera. Pour la petite histoire, la famille était apparentée au chirurgien Albert Michallon, résistant, homme politique, et maire de Grenoble. Son nom sera donné au Centre Hospitalier Universitaire de Grenoble « l’hôpital Albert Michallon ».
C’est d’une autre rencontre, que naîtra la confiserie Manon, celle de René, l’apiculteur et de Louis Bellon, le pâtissier de Peyruis près de Digne (Alpes-de-Haute-Provence). L’âge de la retraite ayant sonné pour Louis, il cèdera en 1951, sa modeste affaire à René et à Henriette, tout en restant à leurs cotés pour leur transmettre son savoir-faire. Louis était l’un des rares fabricants de nougats, à réaliser ceux-ci avec du miel de fleurs de lavande. Le nec plus ultra des miels. Tout en confectionnant des nougats, René et Henriette, continuaient l’élevage des abeilles, et effectuaient la transhumance des ruches suivant les saisons. Henriette, apprendra à conduire un camion afin d’aider son mari pour ces transports. L’activité emploie désormais une trentaine de salariés. C’est ainsi que depuis plus d’un siècle, à Peyruis, le miel se métamorphose pour le plaisir de tous.
© Texte extrait de l’ouvrage « Nos maisons racontent » avec l’aimable autorisation de l’auteur.