Les conscrits
L’armée de métier de l’ancien régime devait disparaître en 1789, par une loi instaurant le service militaire obligatoire. En 1804, sera mis en place un système de « tirage au sort », suivant le numéro tiré par le conscrit, celui-ci peut être soit exempté soit être appelé sous les drapeaux pour sept années. A peu près à la même époque, et jusque dans les années 1872, les appelés pour le service militaire peuvent s’acheter un « remplaçant ». Moyennant finance, une autre personne partait alors à sa place, ceci n’était possible que pour les personnes les plus fortunées. Dans les années 1905, le tirage au sort sera supprimé, la durée du service militaire passera à deux années.
Un tirage au sort sous Napoléon.
Le 12 octobre 1802, « Magnin, maire de Virieu et Cret, adjoint, assisté des membres du conseil municipal et de Benoît Juillet et Modeste Giraud, gendarmes de la résidence de la Tour du Pin, ont arrêté que le tirage au sort décidera quels seront ceux des conscrits qui feront partis du contingent. Et de suite il a été procédé au tirage pour les conscrits de l’année 1801, au moyen de cinq billets qu’on a déposés dans un chapeau. Le citoyen Pierre Charvet, le premier au tableau a tiré le premier et a amené un billet blanc. Aussitôt s’est présenté le citoyen Etienne Tripier Broccard, qui a dit qu’une infirmité le mettait hors d’état de supporter les fatigues de la guerre et a invité le conseil municipal à se prononcer sur sa réclamation. Le conseil municipal, a déterminé que ledit Tripier Broccard serait visité par le citoyen Berlioz, officier de santé. Celui-ci l’a aussitôt examiné attentivement, et a confirmé qu’il était hors d’état de supporter les fatigues de la guerre, Il a été dispensé de contribuer à fournir le contingent. Les trois autres conscrits destinés à fournir un homme pour l’armée et un pour la réserve ont présenté le résultat d’un arrangement qu’ils viennent de faire entre eux, qui consiste en ce que Jean Chassignieu, s’offre à partir pour l’armée au moyen de la somme de 88 francs, dont six payée au comptant par François Buisson, et 82 francs que ce dernier payera au départ du dit Jean Chassignieu. Pierre Guillaud Bataille, est enrôlé et tiré pour la réserve ».
Le grand rassemblement
Les conseils de révision, se déroulaient dans le chef lieu de chaque canton, Virieu recevra jusque en 1965 et chaque année les jeunes gens âgés de vingt ans des quatorze communes du canton. Ce jour, était un événement, une journée d’animation, tôt le matin les nombreux cafés de Virieu, se préparaient : les « pots » de vins étaient remplis aux tonneaux depuis les caves voûtées des cafetiers. Les restaurateurs s’organisaient eux aussi pour une journée exceptionnelle où il allait se manger et surtout se boire plus que de coutume. S’était un mauvais jour pour les dindes et les cochons. Les marchands ambulants de « cocardes » étaient là, venu dont ne sait où, mais toujours présent chaque année. Les officiels ; sous-préfet, députés et officiers de gendarmerie arrivaient en tractions noires conduites par les chauffeurs précédées par les maires des 14 communes du canton et du médecin du village. L’agitation des jeunes gens, dont certains venaient pour la première fois au chef-lieu et n’avaient parfois jamais quitté leur village et même leur hameau, laissait place au silence, devant ce déploiement d’officiels et de représentant de l’autorité. A peine les honneurs rendus par un détachement de gendarmes, commençait alors le « conseil de révision ».
Bon pour l’armée.
Les jeunes gens, dont certains été accompagnés jusqu’à la porte de la mairie par leurs parents aussi intimidés qu’eux, se dirigeaient en rang, dans les salles de la mairie pour y subir leur première épreuve. Nus comme des verts, en file indienne ils allaient de médecin en médecin, comme des animaux devant un « maquignon ». L’on peu aisément s’imaginer le trouble que devaient ressentir certains, si ce n’est la plupart pour ce premier contact avec la vie militaire qui les attendaient. Ils passaient ensuite sous la « toise », dont le verdict était sans appel.
Une toise « ministérielle ».
Le 20 novembre 1860, le préfet de l’Isère au sous préfet, « son excellence le ministre de la guerre, ayant été informé que la commune de Virieu, n’était pas encore pourvu d’une mesure étalonnée, pour la vérification de la taille des jeunes gens conscrits, vient de m’écrire pour m ‘inviter à donner des ordres afin qu’un « somatomètre » soit acquis par la commune de Virieu. Si l’acquisition n’est pas faite d’ici le 1er janvier prochain, il prendra des dispositions pour que le conseil de révision n’opère plus à Virieu »
Bon pour les filles.
Les « élus » désignés « apte pour l’armée », pouvaient alors sortir de la mairie et se précipiter auprès des marchands de cocardes. Ces colifichets, munis de rubans tricolores et d’insignes patriotiques étaient ornés de textes « bon pour les filles » ou « bon pour le service ». Alors, ils pouvaient arborer fièrement cette reconnaissance de leur aptitude physique, sous-entendu de leur virilité. La soirée s’annonçait dès lors très chaude, les groupes se formaient suivant leur village d’origine ou s’associaient à d’autres villages. Les débits de boissons et les restaurants résonnaient fort tard des chants et des cris, souvent interrompus par les tournées des gendarmes.
La fin du conseil de révision
En 1965, le conseil de révision cantonal, est progressivement remplacé par une période, appelée les « trois jours », mais en réalité une journée et demi, se déroulant au centre de sélection de Lyon. Sous l’impulsion de Jacques Chirac, président de la république, et dans un souci d’adapter la défense au nouvel environnement mondiale, le 28 octobre 1997, et voté la loi réformant le service national, et créant la professionnalisation de l’armée. Tous les jeunes gens nés après le 31 octobre 1978, sont dispensés du service militaire, le service national obligatoire est supprimé, et remplacé par une journée de « l’appel de préparation à la défense ». Celle ci est obligatoire pour les filles et les garçons.
La brioche des conscrits
La tradition des conscrits perdure dans notre canton. Aussi les adolescents dès leurs dix huitième années, garçons et filles des villages de la vallée de la Bourbre se réunissent en bandes animées et pétaradantes. La grosse caisse et les clairons ont été remplacés par les pétards, au grand « dam » des boites aux lettres et de quelques rares grincheux. C’est généralement le dernier samedi et dimanche du mois de septembre, que l’on peut attendre, les conscrits, annoncer à grands renforts de sifflets la vente des « brioches des conscrits ». Nuls habitants ne sauraient déroger à la tradition, en ne laissant une confortable rétribution, qui bien vite sera dépensée à la « vogue » et dans de nombreuses libations.
© Texte extrait de l’ouvrage « Nos maisons racontent » avec l’aimable autorisation de l’auteur.