Les p'tits réfugiés

Début décembre 1943, Daniel Cleyet, maire de la commune de Virieu prend connaissance d’un courrier adressé par le service de placement familial du Secours National de l’Isère. Courier annonçant l’arrivée à Virieu, comme dans l’ensemble des communes du canton, des « petits réfugiés » en provenance du midi de la France.

Il appartenait à la municipalité de répartir les enfants entre les familles d’accueil qui avaient été choisies avec soin par « le Comité communal des petits réfugiés ». Le rôle de ce comité ne s’arrêtait pas là : il commençait dès l’arrivée de ces enfants, sur lesquels il devait veiller avec soin, de façon à leur rendre la vie aussi agréable que possible malgré la tristesse de la séparation. Ce comité, ou tout au moins deux de ses membres délégués à cet effet, devaient garder le contact avec les enfants, leur famille d’accueil et le Secours National de Grenoble, Nos délégués cantonaux étaient Philippe et Jean Pinaud. Pour les aider, les familles d’accueil, elles même déjà rationnées, recevaient une indemnité journalière de 15 francs par enfant. 

Dans la paille

C’est le 7 décembre 1943 qu’arrivèrent à Virieu les premiers petits réfugiés; ils étaient au nombre de 33, tous originaire de la Seyne sur Mer et de Toulon. Plus tard, début mars 1944, 29 enfants seront rapatriés de Cannes, âgés de 6 à 14 ans, frères et sœurs. Le 10 mars, neuf réfugiés, dont deux adultes, le père ou la mère. Le 11 mars, une famille en provenance de Marseille, la maman avec ses quatre enfants, dont le petit dernier n’avait que quelques mois. Et le 27 une autre famille, le père et la mère, originaire de Moselle, avec deux enfants, l’un né en Moselle l’autre à Toulon, ayant fuit par étapes successives la guerre, pour terminer provisoirement leur périple dans notre canton.

Faites pour eux ce que vous voudriez que l’on fît pour vos enfants.

Février 1944, le maire de Virieu recevait le courrier suivant de la préfecture, « Monsieur le maire. L’Isère, les Hautes Alpes et la Drôme, ont été désignés comme département de replis des évacués des Alpes-Maritimes et du Var. Je vous demande simplement de faire pour ceux ci ce que vous voudriez que l’on fît pour vous-même et pour vos enfants si vous deviez connaître les misères de l’exode. Le vrai patriotisme se prouve par des actes. Aimer et servir la France, c’est nous entraider en toutes circonstances. Vous accueillerez donc avec bonne humeur et générosité dans vos communes les évacués des Alpes-Maritimes et du Var. Vous faciliterez au maximum le placement des enfants dans les familles.. Vous ne manqueriez pas, le cas échéant, de me signaler immédiatement toutes personnes qui se refuseraient, sans raison valable, à ce devoir de solidarité nationale ». Le 27 mars 1944, l’administration de l’Etat français charge les commissions des réfugiés de chaque commune de dresser la liste nominative des habitants qui sont dans la possibilité de recevoir des réfugiés. Pour notre commune, la liste s’élèvera à 72.

La mort venait de nos libérateurs

L’évolution de la guerre étant, les Allemands perdant la maîtrise du ciel, l’aviation alliée accentue ses raids aériens et les bombardements des sites industriels et des principaux axes de communication s’intensifient. Le samedi 27 mai, à 10 heures du matin, une vague de bombardiers alliés sème la ruine et la désolation sur la ville de Marseille : en 10 minutes une pluie de bombes causera la mort de 1750 personnes, en blessant 2700 autres et détruisant un millier d’immeubles. La veille, un bombardement similaire sur la ville de Lyon avait détruit 280 immeubles, ensevelissant 700 lyonnais sous les décombres et en faisant 1400 blessés.

La guerre se rapproche

Les journaux du 30 annonceront 300 morts à Chambéry et 320 à Nice, la peur poussera les habitants des villes à fuir vers des régions éloignées des zones de combats. Le 5 juin, le service des réfugiés de Grenoble adresse le courrier suivant aux municipalités : « Je vous ai fait connaître que vous ne deviez recevoir en votre commune que des évacués des départements du Var, des Alpes Maritimes et du Rhône ; en raison des circonstances, il convient de faciliter l’évacuation d’une certaine catégorie de la population de la ville de Grenoble et de ses environs, ainsi que les communes de Jarrie, Pont de Cherruy et Décines. En conséquence, je vous informe que vous devez désormais accueillir dans votre commune les évacués des communes sus indiquées, à condition qu’ils soient munis de la fiche d’évacuation réglementaire ».  En cette période de restriction, où tout était rationné, les enfants devaient apporter avec eux leurs cartes d’alimentation, de textile et leurs tickets pour le mois en cours. Ensuite, il leur était délivré de nouvelles cartes d’alimentation et de textile, après que le service du ravitaillement de leur ville d’origine les ait bien rayés de leurs registres d’inscriptions de tous les commerçants.

Supplément alimentaire, oui mais !

En août, le préfet de l’Isère adresse à tous les maires ayant reçu des petits réfugiés une circulaire, les informant qu’un supplément alimentaire sera accordé à ces enfants : il était destiné à remplacer, dans une certaine mesure, les provisions qu’ils auraient pu mettre de côté dans leur foyer et souvent perdu du fait de leur évacuation. Cette provision individuelle se composait mensuellement de 750 grammes de pâtes alimentaires, 250 grammes de légumes secs et 500 grammes de confiture. Cependant, elle dépendait des possibilités du service de ravitaillement, face aux demandes d’approvisionnement formulées par la municipalité

Ce n’est qu’un au revoir

Les petits réfugiés quittèrent pour la plupart leur terre d’accueil dauphinoise fin d’année 1944, la France du sud étant déjà entièrement libérée ; certains resteront à Virieu jusqu’en septembre de l’année 1945. Environ 500 réfugiés furent accueillis dans notre canton : ils n’oublieront pas les familles qui les avaient accueillis et nourris pendant cette époque de disette, et il n’est pas rare de nos jours, de voir, l’été venu, des véhicules immatriculés dans le Var et les Alpes Maritimes stationner devant des maisons du village et de ses hameaux.