Madame la Pile

Maison de la Madame « la pile »

Enfants dans les années 1960, nous devions, dès la sortie de l’école, rester en rang jusqu’à l’hôtel Colomb, situé au bout de la rue du Vallon de Lamartine. C’est donc sur une distance d’environ 400 mètres, que nous marchions sous l’œil vigilant du maître d’école. Gare en cas de débordement du troupeau : malgré la distance, il voyait tout et dès le retour en classe les sanctions tombaient, à savoir les coups de règles sur les doigts, les tours de cour pendant les récréations, les séjours au coin de la classe … ou encore, les « vous me copierez cent fois, je ne dois pas  …. »

Les sorties de classe des vendredis à midi étaient des plus agitées : sitôt arrivés au carrefour de l’hôtel, dès que nous échappions au regard de l’instituteur, c’était le début d’une joyeuse débandade. Nous nous précipitions en direction de la place de l’église, où se tenait ce jour là le marché hebdomadaire. Un flot d’enfants débouchait alors en courant, au milieu des chalands, qui vers le fourgon de l’épicier ambulant, qui vers le marchand de chaussures ou le chapelier forain …  Moment immuable et attendu chaque vendredi, la collecte des buvards publicitaires auprès des commerçants forains. A cette époque, nous écrivions encore à la plume, préalablement trempée dans l’encrier en porcelaine logé sur le bureau. Nous collectionnions ces articles publicitaires, ventant les qualités des biscottes Milliat, des pâtes Lustucru, du chocolat Cémoi, des biscuits Brun, des Petits LU, des chaussures Baudou ou André ou du camembert Le Bon Moine. Il faut dire, qu’en ces années là peu de familles possédait une télévision et les buvards étaient alors un excellant support publicitaire.

Notre petit cortège était cependant irrémédiablement attiré par une maison, riche d’une toute autre histoire : celle de « Madame la Pile ». Dans nos familles respectives, nous entendions nos parents parler aux visiteurs ou aux voisins d’une dame, qui venait d’être opérée et à qui on avait mis une pile ! C’était devenu pour nous gamins, un sujet de discutions animées pendant les récréations. Tu te rends compte, elle marche avec une pile ! Nous avions du mal à comprendre ceci, d’autant plus que les piles, que nous connaissions étaient les Piles Wonder, « celles qui ne s’usent que si l’on s’en sert », et leur taille était loin d’être celles des piles miniatures, que nous utilisons actuellement.

Aussi, quand nous passions devant ses fenêtres, nous espérions voir Madame la Pile, en lui souhaitant tout bas, que sa pile ne s’use pas trop vite. Nous ne savions pas, qu’elle venait de subir une des toutes premières implantations d’un « simulateur cardiaque » ou « pacemaker » réalisée dans le département de l’Isère. Nos craintes d’enfants n’étaient pas fondées, Madame la Pile, vécut fort longtemps.

 

© Texte extrait de l’ouvrage « Nos maisons racontent » avec l’aimable autorisation de l’auteur.