Réfugié BARLOT
Michel BARLOT
« Nous étions sept enfants dans la famille, mon père n’avait que son salaire pour faire vivre la maisonnée, ma mère faisant des ménages de droite à gauche. Elle s’est dépensée sans compter pour pouvoir nous nourrir, elle a perdu vingt kilos. A l’époque, nous habitions dans le centre de La Seyne-sur-Mer.
Le premier bombardement de La Seyne-sur-Mer par l’aviation alliée eu lieu le 23 novembre 1943, il visait la rade de Toulon et son arsenal. Mais les aviateurs larguaient leurs bombes de très haut et les engins destructeurs n’atteignaient pas toujours leurs cibles. C’est malheureusement bien souvent la population civile, qui était touchée. Le jour où mes parents ont fêté leur vingt-cinquième année de mariage, nous avons du nous réfugier dans le jardin, à l’intérieur d’une tranchée sous des tôles d’acier : c’était dramatique !
Mon père était employé à l’arsenal de Toulon. Lorsque les bombardements ont commencé, la Marine nationale a décidé de protéger les enfants de son personnel et a organisé des départs pour des zones non bombardées. Nous n’avions pas le choix, nous étions des enfants de la marine et c’était obligatoire : nous devions quitter la région. Quand mon frère et moi avons laissé notre famille, les attaques commençaient juste. En 1944 notre maison a été détruite, heureusement, mes parents avaient déménagé six mois avant !
C’est dans la nuit du 23 novembre 1942 – peu après que les troupes allemandes aient franchi la ligne de démarcation – au moment du sabordage de la flotte française à Toulon – que la Seyne-sur-Mer avait été occupée par l’armée allemande. Je m’en souviens très bien : j’avais six ans, quand la flotte s’est sabordée. Il y avait comme un épais brouillard, une fumée compacte, qui obscurcissait tout pendant plusieurs jours. Nous, de La Seyne, on apercevait bien la rade de Toulon et l’on voyait les bateaux qui avaient coulé, couchés sur le coté.
J’avais sept ans quand, avec mon petit frère, nous avons dû quitter Toulon par le train : nous devions être entre trente et quarante enfants, quelques adultes nous encadraient pendant le voyage. Le train nous a emmené à la Tour-du-Pin et, ensuite, un autocar nous a transporté jusqu’au village de Virieu. C’est dans l’école en dessous de la mairie, que j’ai vu pour la première fois ceux chez qui j’allais passer une année et demie, la famille Michallet.
J’allais à l’école publique de garçons, tout près de la halle de Virieu. C’est à pied et tout seul que je descendais le coteau par le raccourci, qui passait au-dessus de la carrière du Père Poulet. En chemin, j’avais peur des vipères, je ne savais pas ce que c’était, car chez nous dans le midi nous n’en n’avions pas et je n’en n’avais jamais vues auparavant. A midi, je mangeais dans une famille du village et le soir je remontais à la ferme, qui dominait le village. Chez les Michallet je ne manquais de rien : le dimanche on mangeait du porc, il y avait de la volaille, ils faisaient leur beurre et il y avait des pommes dans le grenier. Je n’ai plus eu à souffrir de la faim comme à La Seyne-sur-Mer
Je revois les passages des avions bombardiers alliés, qui survolaient Virieu pour aller bombarder l’Italie et je crois encore entendre les bruits sourds et lointains des explosions sur la ville de Turin et le Mont Cassin – de janvier à mai 1944, les alliés lancent des bombardements sur les positions allemandes du Monte Cassino, dans les Abruzzes, pour soutenir les troupes alliées débarquées depuis la Méditerranée, en vue de libérer Rome – A la libération de Virieu, j’ai vu passer devant la ferme des soldats américains, qui me donnaient des chewing-gums et des chocolats. On était très heureux de les voir et, malgré mon jeune âge j’avais très bien compris, qu’ils étaient nos libérateurs. Quelques jours plus tard, le 28 août 1944, le village sera libéré par les tirailleurs sénégalais et marocains de la 1ère Armée française (Appelé aussi Armée d’Afrique).
C’était une certaine forme de bonheur, mais un jour Monsieur et Madame Michallet apprirent la mort de leur fils ainé, Henri, tué par des obus de l’armée russe en Allemagne. L’enfant que j’étais se souvient très bien de l’intense douleur des parents et de son frère cadet Victor. Lorsque la terrible nouvelle est parvenue, ce fut un très grand malheur dans la maison familiale. »
© Texte extrait de l’ouvrage « Nos maisons racontent » avec l’aimable autorisation de l’auteur.