Les sirops Bigallet

Le citron Bigallet, le roi des citrons !

C’est en 1872, que Félix Bigallet, né au Passage à quelques kilomètres de Virieu, s’installe à Lyon, avenue du Maréchal de Saxe, pour y créer une fabrique de sirops et de liqueurs. Il ne pouvait pas se douter que sa modeste entreprise, qui voyait le jour alors que notre région venait juste de s’affranchir de l’occupation des troupes autrichiennes, allait traverser les siècles, et que son nom deviendrait un nom commun. S’il avait choisi de s’établir à Lyon, c’est en raison du potentiel élevé de clients qu’offrait cette ville en pleine mutation industrielle. A cette époque, les usines lyonnaises faisaient appel à un nombre considérable d’ouvriers.

Ceux-ci ne possédaient pas encore de bicyclettes, dont les balbutiements commencèrent dans les années 1880 et l’automobile n’existait pas encore. Des habitants, riverains des trajets empruntés par les ouvriers, avaient institué au rez-de-chaussée de leur maison un système de vente de boissons au « pot », nom donné à Lyon à des bouteilles d’une contenance de 46 centilitres. Ces estaminets, portant le nom de « porte pots », venaient grossir la clientèle traditionnelle de Félix Bigallet, les cafés, auberges et cabarets. Il pouvait les approvisionner facilement dans un rayon d’une dizaine de kilomètres à la ronde, en voiture à cheval. Les premières années, il proposa à ses clients les boissons traditionnelles de l’époque, Bitter, Amer, Goudron et Quinquina. Ainsi que la célèbre liqueur « China-China », dont la légende mérite d’être contée : en 1812 un pharmacien de Voiron, confectionnait de la liqueur d’orange dans un chaudron de cuivre. Notre homme jugea judicieux d’occuper le temps de cuisson à conter fleurette à sa charmante assistante. Le temps passa…et une odeur de caramel se répandit dans la distillerie. D’un coup, notre compère s’écria : « Oh ! China, China ! », c’était le nom de la belle. La liqueur de « China-China » était née.

Les sirops, de groseille, de gomme ou de grenadine, peu usités alors, se consommaient mélangés aux apéritifs pour les adoucir. Les différents sirops étaient livrés aux clients en bonbonnes de verre entourées d’une protection d’osier tressé, les bistroquets transvasaient ensuite à la demande les sirops dans des bouteilles de verre sérigraphiées aux noms de la maison Bigallet et du fruit approprié. Les réfrigérateurs n’existant pas encore, les bouteilles étaient mises au frais dans des récipients garnis de glace, aussi les étiquettes se décollaient.

Félix mit au point une boisson à base de zeste de citron distillé dans un sirop de sucre : il venait d’inventer la « Citronade ». Oui vous avez bien lu, citronade avec un seul « n » ! Non seulement il venait de créer une nouvelle boisson, mais il en inventait aussi le nom. Plus tard, la langue française adoptera ce mot, qui désormais figure dans les dictionnaires, mais avec deux « n ». La citronade fut suivie de « l’Orangeade » ; ces deux sirops étaient obtenus à partir du zeste des fruits frais. Les fruits étaient pelés à la main ou à l’aide d’une petite machine à zester les citrons et les oranges. Les agrumes débarrassés de leurs habits, étaient ensuite donnés au personnel et aux habitants du village, car seul le zeste était utilisé.

Bien vite les locaux de Lyon devenant trop petits, l’unité de fabrication fût transférée en 1885 sur la commune de Panissage, à proximité de la gare du chemin de fer Lyon-Grenoble, inauguré en 1861. L’arrivée du train dans la vallée fut un formidable vecteur de création d’entreprises. C’est seulement à partir de cet événement que les industries s’installèrent à Virieu et à Panissage.  La maison Bigallet recevait par wagons citernes le vin en provenance du midi de la France, les pains de sucre des Antilles françaises, les foudres de rhum de Martinique, les citrons de Sicile et les oranges d’Espagne et d’Afrique du nord.

Suite à l’entrée en guerre de la France contre l’Allemagne le 3 septembre 1939, l’activité de la maison Bigallet ira en végétant, par manque de matières premières, sucre, alcool, charbon, essence… A la libération, les fabrications reprendront, les sirops constituant alors l’essentiel des ventes, avec notamment « Le Bigallet », sirop à base de zeste de citron, incolore et sans colorant, véritable nectar au goût unique, encore fabriqué suivant le même procédé. Les fils d’Henry, d’abord Louis et Emmanuel, continuèrent l’affaire qu’ils retransmirent à leur tour à Dominique et Hubert, qui perpétuèrent l’entreprise familiale en élaborant régulièrement de nouveaux produits. Elle sera reprise ensuite par la société familiale Giffard, liquoriste à Angers, dont l’un des frères, Olivier Giffard est un gendre de la famille Bigallet. Ainsi, sont perpétués l’image, les valeurs, le savoir-faire, les produits et bien sûr la marque Bigallet. Riche désormais d’un ancrage régional très fort au cœur des Alpes depuis 140 ans, elle s’ouvre à de nouveaux horizons, notamment avec ses liqueurs, comme le « China-China », qui fait fureur dans les bars à cocktails en Asie et aux U.S.A. Comme aime à le dire son Directeur Général : « Nous sommes fiers de créer des liqueurs et des sirops qui ont un goût unique, résultat du savoir-faire ancestral de Bigallet et de petits secrets dans les ingrédients et les recettes qui font toute la différence ». Les produits du terroir ont de beaux jours devant eux !

 

© Texte extrait de l’ouvrage « Nos maisons racontent » avec l’aimable autorisation de l’auteur.