Un ruisseau destructeur

Au fil de l’eau, au fil des ans

Lamartine aurait pu écrire son poème du « Vallon » auprès du mince filet d’eau qui s’écoule au travers des bois des coteaux de « Vaugelas ». Pourtant, ce ruisseau d’aspect inoffensif a donné beaucoup de soucis aux différents maires ayant présidé aux destinées du village de Virieu.

Le bourg du « vieux Virieu », entouré primitivement par des remparts, s’est développé sur le flanc d’un coteau au pied du château. Au cours des guerres de religion, en 1586 puis en 1594, l’incendie ravagea l’église et une partie des habitations qui furent reconstruites plus bas. En 1973, lors de travaux de construction d’une habitation au lieu-dit les « Tournelles », les terrassiers mirent à jour une vingtaine de tombes alignées les unes à coté des autres. Les dimensions et la forme des sarcophages, construits en plaques de tuf, ont permis d’en déterminer l’époque qui remonterait au haut Moyen-Age. On se trouvait sans doute en présence du cimetière voisin de la première église, laquelle se dressait parmi les maisons du « vieux Virieu ».

Ce qui n’était qu’un bourg se déplaça dans la vallée pour venir au fil des ans atteindre les berges de la Bourbre. Ce faisant, les maisons furent construites à la sortie des gorges du ruisseau de Vaugelas. Celui-ci prend naissance à une altitude de 570 mètres, sur le plateau de  » Layat ». Puis il descend rapidement dans une gorge très resserrée et boisée autrefois en vignoble coté midi. Sur son il s’adjoint sur sa gauche le ruisseau du « May » provenant du coteau adossé au château, et séparé du cours du « Vaugelas » par un surprenant éperon en tuf appelé par les anciens la « Roche du Crau ». Le ruisseau de Vaugelas est dit de régime torrentiel. Dès sa sortie de la gorge, il traverse le village, pour se déverser dans la Bourbre à une altitude de 390 mètres. Pendant les périodes d’orages et de grandes pluies, ce torrent charriant des quantités considérables de terre, de gravier et de pierres d’origine morainique, avait fini par obstruer le cours de la Bourbre. Les eaux de cette dernière se refluant sur les terres voisines, et donnant naissance à des marécages insalubres.

La nécessité de se protéger contre le torrent a été ressentie très tôt. Déjà en l’an 1587, sous le règne du roi Henri III le ruisseau de Vosgelas, aussi appelé ruisseau de « Rousson » qui régulièrement débordait. Ceci opposa deux riverains le sieur de la Requière et le sieur Antoine Bailloud dit Magnin, à propos de l’établissement de son lit.

La lecture des délibérations du conseil municipal, de décembre 1769, juin 1774 et mars 1779 relate les excès de ce ruisseau. Au lendemain de la Révolution, une transaction fut signée le  2 avril 1797 entre le citoyen-maire Magnin-Dufayet et le citoyen Claude François Magnin, notaire à Virieu et propriétaire d’un terrain situé en aval du ruisseau et riverain de la rivière, terrain sur lequel les eaux du torrent seraient détournées pour être déversées dans un « pré-marais » dit « Pré-Bernard » où les eaux, après s’être dépouillées des boues, pierres et graviers, s’écouleraient en pente douce dans la Bourbre. Par une délibération en date du 11 Floréal de l’an cinq (30 avril avril 1797), le citoyen Jean François Phaloze, Ingénieur-géographe à Doissin, est chargé d’effectuer une étude de la situation et des travaux nécessaires pour remédier au danger qui résulterait pour le bourg de chutes d’eaux importantes. Il proscrit la construction de tous barrages et gabions, qui en cédant, auraient contribué à noyer le village, les ouvrages installés par les  municipalités précédentes ayant d’ailleurs été emportés par les eaux. Une de ses propositions consistait à créer un nouveau lit au ruisseau de façon à lui faire longer le chemin de la « Bouillane » pour aller ensuite se déverser dans la Bourbre au nord-est, en passant le plus loin possible du village en le contournant : proposition irréalisable à l’époque, car d’un coût trop élevé pour les finances de la commune.

Le village subissait toujours les excès des eaux, comme en 1856, où des inondations avaient mis en danger la propriété publique. Avant cette date, le cours d’eau traversait le village dans un lit irrégulier, d’une profondeur inégale, mais généralement peu différente du niveau du sol environnant. A la suite de cette dernière inondation, la municipalité de l’époque, présidée par Joseph Mermet, fit procéder à la rectification de ce lit qui fut creusé à une profondeur de quatre-vingt centimètres et enserré entre deux talus inclinés, garnis d’un revêtement en gros cailloux. Des prises d’eau, destinées à assurer l’irrigation des jardins et des prairies, étaient pratiquées au moyen de bouches ouvertes dans le talus du ruisseau en aval desquelles était immédiatement placée une vanne amovible en planche épousant la forme en « V » du ruisseau, destinée à surélever légèrement le niveau de l’eau en face de la prise, Des canalisations assuraient le remplissage des bassins et des serves.

Une douzaine de ponts et de passerelles individuelles permettaient d’accéder aux habitations, donnant au village une note bucolique. Mais ce tableau idyllique cachait, surtout en période de basses eaux d’été, des nuisances dues à la décomposition des détritus, eaux de vaisselles, matières organiques quand ce n’était pas des animaux crevés qui s’amassaient dans le lit à ciel ouvert du ruisseau…

En juin 1902, les riverains de la rue de la gare renouvellent au Marquis Wilfrid de Virieu, maire du village, leur demande formulée l’année précédente en vue d’obtenir le recouvrement du ruisseau sur cette portion d’une longueur d’environ 205 mètres, proposant de participer à la dépense pour une somme de 1100 francs. Les travaux s’élevant à 25 francs le mètre… En 1925, René Bréchignac, maire, expose au conseil municipal qu’il y a nécessité urgente à réparer le lit du ruisseau dans la traversée du village qui a été sérieusement endommagé à la suite des inondations de l’automne 1924…

En 1930, et surtout en 1931, de violents orages ont contraint  » la Maison du Repos de l’Ouvrière », propriétaire du terrain servant de déversoir au torrent, à effectuer deux curages par année pour extraire les détritus et matériaux déposés par le torrent. En 1960, une nouvelle inondation due à l’obstruction de certains ponts par des troncs d’arbres et divers matériaux, déversa des torrents de boue qui pénétraient dans les maisons et dévalaient dans les rues du village. En 1963, un projet ambitieux fut réalisé par le maire René Brutillot et son conseil : l’assainissement du village par un réseau de tout à l’égout destiné à collecter les effluents des fosses d’aisances, eaux ménagères, tout ce qui jusqu’à cette époque se déversait dans les caniveaux des rues et dans le lit à ciel ouvert du ruisseau. En même temps fut réalisée la couverture tant attendue du torrent par un système de canalisation en béton. Cette tâche qui dura dix-huit mois, fut réalisée par l’entreprise de travaux publics Albert et Louis Fraysse de Panissage. Ceci, a permis d’ouvrir en sens unique la route en provenance de Charavines, d’aménager le Champ de Mars et la rue de la gare, mais… en supprimant les petits ponts d’accès aux maisons.

Pour empêcher le charroi des matériaux arrachés aux coteaux, deux ouvrages d’art en béton furent édifiés en 1974 à la sortie des gorges : un premier contre barrage d’une portée de dix neuf mètres, doublé d’un barrage d’une portée de vingt huit mètres, ont permis depuis cette date de supprimer, normalement, toutes nouvelles velléités de la part du torrent. Les maires qui se succéderont, Messieurs Henri Jayet, Georges Reynaud, Georges Defrance, et Michel Morel devront faire effectuer régulièrement le curage des bassins de décantation. Le ruisseau de Vaugelas n’a pas seulement été un facteur de risques ; il permettait, jusqu’aux années 1960, de faire fonctionner, dans un bâtiment aujourd’hui disparu, un moulin à huile de noix, une scierie et une forge. De plus, il assurait l’alimentation du lavoir municipal construit en 1896 à la sortie du bourg aux abords de la toute nouvelle route de Charavines… Et ! …surtout, c’était le plus merveilleux terrain de jeux et d’aventures qui ait fait rêver des générations d’enfants. 

 

© Texte extrait de l’ouvrage « Nos maisons racontent » avec l’aimable autorisation de l’auteur.