Une carrière au sein du village

C’est dans le tout début du vingtième siècle, que Pierre Poulet quitta Doissin, pour venir s’installer avec sa famille comme fermier au hameau de Layat, à Virieu. Quelques années plus tard, Léon, fils aîné mobilisé pour «la Grande Guerre », sera tué au front, le 8 août 1918, à l’âge de 21 ans dans le petit village de Louvrechy (Somme), à 22 km au sud d’Amiens. Il repose au proche cimetière de Neuville-sire-Bernard.

Tout en se consacrant à la culture, Pierre Poulet commença à extraire du coteau « saint Jean », situé, chemin de la Bouillane, en bordure du bourg de Virieu, du gravier et des galets destinés à l’usage local. En 1924 il fournira le sable et le gravier pour la réfection du château, que le marquis de Virieu (1861-1929) avait entrepris de restaurer. Pour financer les travaux importants, ce dernier avait vendu sa demeure de Brangues à l’écrivain et diplomate Paul Claudel (1868-1955). C’est en ce lieu que l’écrivain dauphinois Stendhal (1783-1842) avait situé l’action de son roman « le rouge et le noir ».

Le chantier du château, dirigé par l’architecte Sainte Marie Perrin beau-frère de Paul Claudel et de Camille Claudel, durera quatre années et fera appel à une main d’œuvre spécialisée et nombreuse de compagnons du bâtiment, dont la plupart venaient d’Italie. Certains, s’établiront ensuite dans le bourg, comme le maçon Fraysse originaire de l’Ardèche, le charpentier Ulrich Antoine Frehner venu lui de Suisse, ainsi que Constant Thomas lui aussi charpentier, qui épousera une fille du pays et fondera une entreprise de « charpente–menuiserie ». Celle-ci sera ensuite tenue par ses fils Lucien et Georges. Constant, de son nom d’origine Constantin Hadji Thomas, avait dû fuir avec son frère en 1911 à l’âge de onze ans, sa Grèce natale, en guerre avec la Turquie voisine. Son frère embarquera sur un navire américain qui l’emmènera aux U.S.A, lui, sur un navire français. Ils ne devaient jamais se revoir, tout comme il n’aura plus jamais de nouvelles des autres membres de sa famille restés dans la ville de Boudroum passée sous domination turque.

En 1928, Pierre, achètera un camion « Saurer » avec roues à bandages pleins, puis un concasseur mobile fabriqué par les établissements Collomb de Saint Blaise du Buis. Ce concasseur était déplacé ponctuellement dans la campagne environnante auprès des « pierriers » constitués de cailloux ronds d’origine morainique formés par les glaciers. Ces galets étaient mis à fleur de terre par les socs des charrues lors des labours. Collectés et mis en tas en bordure des propriétés, ils servaient surtout pour la construction des maisons, notamment aux soubassements des bâtiments en pisé, ou ils étaient concassés afin d’obtenir du gravier et autres agrégats.

La Seconde Guerre mondiale enlèvera à la famille Poulet un deuxième enfant, Jean, le 7 juin 1940 à l’âge de 26 ans, mort aux combats dans le village de Presle et Boves (Aisne), à 100 km du lieu où son frère aîné est inhumé. Durant cette période, Marius qui avait repris l’affaire familiale était un des rares propriétaires de camion. Il fera aussi office de transporteur avec son camion Renault pour effectuer toutes sortes de déplacements, par exemple les livraisons du produit des dons collectés dans la vallée de la Bourbre par la section Viriaquoise du « Secours National » : bois de chauffage, légumes, et produits de la ferme destinés au ravitaillement des nécessiteux de Grenoble. Jean et Philippe Pinaud, voisins de Marius s’occupaient du Secours National dans notre région. En 1943, Virieu recevra, par l’intermédiaire de cet organisme, les « petits réfugiés du midi ». Ceux-ci seront placés dans des familles de la vallée. Le canton de Virieu, hébergera environ 500 enfants déplacés pour fuir les zones bombardées par l’aviation alliée. Le Secours National de Grenoble faisait parvenir, dans la mesure, du possible l’habillement pour les enfants, et en retour, des collectes de nourriture et de bois de chauffage étaient organisées dans le canton.

L’essence étant rationnée pour faire face à sa pénurie, Marius fera équiper son camion avec un « gazobois ». Le fayard ou le chêne provenaient des « coupes » effectuées dans les forêts environnantes, et étaient débités en petites bûchettes de cinq centimètres de long environ et mises à sécher. La combustion de ce bois dans la chaudière adaptée au véhicule, dégageait, par pyrolyse, un gaz inflammable, qui remplaçait le traditionnel mélange gazeux « essence-air ». Chaque matin, il fallait au préalable de tout départ préparer le camion ; nettoyer la cuve de filtrage des gaz, la chaudière et « faire » du gaz. Il ne fallait pas oublier de stocker des sacs de bois sur la galerie au-dessus de la cabine, pour alimenter en cours de route la chaudière.

L’entreprise de carrière sera ensuite tenue par Roger, troisième génération de « carriers ». Du temps de Pierre et de Marius, l’extraction à ciel ouvert des matériaux se faisait en attaquant la paroi verticale à sa base, à l’aide de pioches et de lances (piques), afin d’abattre des pans de matériaux. Cette opération très pénible était aussi très dangereuse. L’arrivée des outils modernes, notamment les pelles mécaniques, facilitera la tâche et soulagera les carriers dans leur travail de « bagnards ». L’exploitation de la carrière n’était pas chose facile. Une fois la couche superficielle de terre végétale enlevée, une autre couche d’environ un mètre de « terre à pisé » devait être décapée pour pouvoir accéder aux bons matériaux. Mais, parfois le filon comportait des veines de terre glaise, qui devait être triée et séparée du sable et du gravier, car la présence de glaise dans les bétons et mortiers fragilisait les ouvrages maçonnés. Le « tout venant » provenant de l’extraction était stocké dans une tour maçonnée, chargée par sa partie supérieure, dont la base en entonnoir permettait d’alimenter un cylindre décanteur tournant dans l’eau. Un système de crible composé de plusieurs tamis calibrés vibrants permettait d’obtenir les matériaux destinés aux travaux de maçonnerie : d’abords le sable ; puis le gravier rond de diamètre 15 mm et ensuite celui de 30 mm. Les cailloux et gros galets, restant de cette première opération, étaient dirigés dans le corps du concasseur, pour y être broyés. Les matériaux ainsi obtenus étaient destinés aux « Ponts et Chaussés » : sable, gravelètte et gravillon. L’eau nécessaire au lavage et au tamisage du sable était collectée au flanc du coteau, qui surplombe la gravière. Ce coteau d’origine morainique absorbe l’eau en période de pluies, un peu comme une gigantesque éponge, et donne naissance à de nombreuses résurgences.

Deux « serves », citernes maçonnées à flancs de coteau, stockaient l’eau des sources. Quand celles-ci venaient à se tarir, en période d’été ou plus tard, lorsque l’activité de la carrière prendra plus d’ampleur, l’eau sera pompée dans le ruisseau de « Vaugelas » tout proche. La boue résultant des opérations de lavage était dirigée vers des bassins de décantation, creusés en retrait de la gravière. Ces fosses de deux mètres de large sur vingt mètres de long avaient une profondeur d’un mètre cinquante environ. La vase qui s’y déposait se recouvrait d’une pellicule d’eau d’une dizaine de centimètres d’épaisseur. Cette dernière contenait des milliers de têtards et de grenouilles, ce qui faisait la joie des enfants qui les attrapaient pour les mettre dans de grands bocaux remplis d’eau.

Mais ces fosses étaient la crainte des parents, car sous leurs aspects inoffensifs, se cachaient de dangereux sables mouvants. Quelques garnements sont tombés dedans mais heureusement aucun drame ne s’est produit, il faut croire qu’il y a un bon Dieu pour les enfants. « Gitane », la jument de Marcel Bourjal le maquignon, quittant son pâturage, vint s’engluer dans un de ces bassins. Ce sont des enfants de retour de l’école qui l’aperçurent, et donnèrent l’alerte, alors que seules la croupe et la tête de l’animal dépassaient de la vase au moment de l’arrivée des sauveteurs. Il fallut de nombreuses heures d’efforts pour encercler la bête dans des cordages, et la présence d’une vingtaine d’hommes, dont des pompiers de Châbons, pour extraire l’animal de sa gangue de boue.

Sur le site même de la carrière, des parpaings étaient fabriqués au moyen d’un moule métallique à une ou deux empreintes. Le mélange de béton était brassé manuellement à la pelle et une fois l’empreinte remplie, celle-ci était vibrée à l’aide d’une machine électrique vibrante qui assurait le tassement du mélange. Le tout était ensuite retourné et démoulé à même le sol de l’atelier, un peu à la manière des gamins qui démoulent du sable d’un seau, pour en faire des châteaux. Quelques jours de séchage venaient parfaire l’opération. Ce travail était le plus souvent exécuté le samedi et les jours de pluie par « le Louis », commis italien venu dans la famille Poulet en tant qu’ouvrier agricole.

Dans les années 1950 /1955, les filons de la gravière se tarirent présentèrent une trop grande proportion de terre glaise. Pendant quelques années, Roger ira s’approvisionner dans la carrière de Mallein, appartenant à monsieur le Comte de Virieu à Pupetières. L’extraction y était de très bonne qualité, cependant les installations de concassage, se trouvant à Virieu, il était nécessaire de faire un transport supplémentaire. Un incident allait mettre fin à la production de sable et de gravier à Virieu. Le corps principal du concasseur se brisa, les coûts importants de remise en état et de modernisation de l’exploitation sonnèrent le glas de l’activité. La vallée ne résonna plus du vacarme caractéristique de l’éclatement des cailloux dans les mâchoires d’acier du concasseur. La maison Poulet continuera son activité dans le stockage et le négoce de matériaux de construction et de charbon. Le sable et le gravier seront alors approvisionnés depuis Brenier Cordon et Saint Etienne-de-Crossey. L’entreprise de matériaux fut reprise en 1980, par Bernard Servoz, originaire du Pin, qui venait d’épouser une Viriaquoise ; ils installeront leur activité sur le site de l’ancienne carrière, avant d’aller s’établir en 1990, dans la toute nouvelle zone artisanale du « Mas de la Perrière ».

Le site désaffecté sera ensuite utilisé comme remblai pour recevoir des gravas et matériaux de démolitions, et comme décharge publique. La notion de nuisances n’étant pas encore arrivée jusqu’à notre vallée, le service de ramassage des ordures ménagères déversera pendant quelques années le produit de ses collectes que l’on pouvait entendre dévaler dans l’excavation, depuis la route surplombant le village. Au fil des ans, la cicatrice béante pratiquée dans le côteau s’est estompée, les gravats et immondices en ayant rempli et aplani les dénivellations. La végétation ayant repoussée, le terrain rendu viable pourra recevoir deux maisons, et une troisième est en cours de construction en ce début d’année 2001. Les promeneurs qui s’arrêtent au point d’observation surplombant le bourg ne se doutent pas qu’ils se trouvent sur l’emplacement d’une carrière et à la verticale d’une ancienne falaise d’une quinzaine de mètres de hauteur, creusée de la main de l’homme. C’est la preuve, que parfois, la nature reprend rapidement ses droits.

Les seuls qui pourraient se plaindre, ce sont les enfants, qui depuis ont perdu leur aire de jeux favorite ainsi que les meilleurs « pistes » de luge l’hiver venu.

© Texte extrait de l’ouvrage « Nos maisons racontent » avec l’aimable autorisation de l’auteur.